Il était une fois, dans un pays lointain, à époque très ancienne, un peuple imaginaire, le peuple des pharaons blancs … Ce fantasme colonial, né en Europe au XIX ° siècle, fut le préliminaire indispensable au découpage de l’Afrique par les puissances européennes, avalisé en 1885 lors de la conférence de Berlin. La peinture académique, l’opéra, la littérature populaire, puis le cinéma illustrèrent, souvent avec talent, ce mythe que l’on ne peut qualifier autrement que de négationniste.
L’esclavagiste, le colon ne supporte pas que le noir, l’Africain, l’esclave, l’indigène puisse un jour parvenir à être considéré comme son égal. Il convient donc de lui dénier sa nature humaine et de lui rappeler sa nature animale, et plus précisément simiesque. « Alors macaque, tu veux qu’on t’appelle excellence ? ». C’est ainsi que dans Lumumba, le film du cinéaste haïtien Raoul Peck, le tortionnaire européen apostrophe son prisonnier africain avant de le rouer de coups.
Les noirs sont des singes. Cette assertion de taverne ont été formulée jusque dans les sphères les plus brillantes de la société européenne. Alexandre Dumas répondit un jour à un raciste : "Mon père était un mulâtre, mon grand-père était un nègre et mon arrière grand-père un singe. Vous voyez, Monsieur : ma famille commence où la vôtre finit." En 1838, dans Le Roman de la momie, le premier grand roman « à l’antique » de la littérature française, Théophile Gauthier écrit au troisième paragraphe de son premier chapitre : « Quelques rares esclaves de la race Nahasi, au teint noir, au masque simiesque, à l’allure bestiale, bravant seuls l’ardeur du jour, portaient chez leurs maîtres l’eau puisée dans le Nil dans des jarres suspendues à un bâton posé sur l’épaule. » Après avoir insisté sur « la pâleur ardente » de sa belle héroïne égyptienne, l’auteur reprend au chapitre III, dans la description de la parade de victoire du pharaon, son analogie animale. « Après la musique arrivaient les captifs barbares, à tournures étranges, à masque bestial, à peau noire, à chevelure crépue, ressemblant autant au singe qu’à l’homme, et vêtus du costume de leur pays : une jupe au-dessus des hanches et retenue par une bretelle unique, brodée d’ornements de couleurs diverses. » Le racisme de Théophile Gauthier ne se limite pas aux seuls Africains. Bien que le couple d’Hébreux formé par Poëri et Ra’hel soit décrit avec un respect et une délicatesse évidente, l’écrivain défini au chapitre XI la perfide servante Thamar par « son nez osseux, luisant recourbé comme le bec d’un gypaète ». Toujours à propos du même personnage, au chapitre XIV, Gautier s’abandonne à une tirade véhiculant l’un des plus anciens clichés antisémites, l’amour compulsif de l’or : « L’immense tas d’or étincela sous un rayon de soleil ; mais l’éclair du métal ne fut pas plus brillant que le regard de la vieille ; ses prunelles jaunirent et scintillèrent étrangement (…) puis elle ouvrit et referma ses doigts recourbés, pareils à des serres de griffon, et se lança sur l’amas de sicles d’or avec une avidité farouche et bestiale. Elle se plongeait dans les lingots jusqu’aux épaules, les baissait, les agitait, les roulait ; les faisait sauter ; ses lèvres tremblaient, ses narines se dilataient, et sur son échine convulsive couraient des frissons nerveux. Enivrée, folle, secouée de trépidations et de rires spasmodiques, elle jetait des poignées d’or dans son sac en disant : « Encore ! encore ! encore ! » tant qu’il fut bientôt plein jusqu’à l’ouverture. »
Il serait bien sûr malhonnête de réduire le roman de Gautier aux seules saillies racistes que nous venons de relever. Malgré de nombreuses approximations historiques - le trésor supposé du pharaon relève d’une conception hérité de la littérature homérique et non de la réalité égyptienne - Le Roman de la momie recèle quelques magnifiques descriptions empreintes d’une grande poésie. L’évocation des paysages nilotique et des intérieurs thébains, embaumé d’un doux parfum d’érotisme à peine suggéré, dépaysent agréablement le lecteur, donnant vie aux tableaux de ces peintres orientalistes contemporains de Gautier. Soit dit en passant, ces oeuvres représentaient naturellement les anciens égyptiens sous des traits européens ou sémites.
« Ils sont noirs et (...) ils ont les cheveux crépus ». C’est ainsi qu’au Vème siècle avant JC Hérodote décrit les Égyptiens dans son Enquête (1). Après plus d’un siècle et demi de « science » raciste, une nouvelle génération d’égyptologues telles que Béatrix Midant-Reynes en France ou Sally-Ann Ashton en Grande Bretagne, se met à publier au début du XXI ème siècle des rapports de recherche contredisant les théories négrophobes de leurs prédécesseurs. L’histoire de l’Égypte antique est enfin replacée par ces spécialistes dans son contexte africain. Inutile de préciser que les conclusions de leurs travaux ne sont guère médiatisées. Rappelons que la vérité officielle est toujours la suivante : l’homme africain n’est pas assez rentré dans l’histoire, il se lève tous les matins pour se rendre au pied du cocotier en attendant que les noix tombent toutes seules. D’ailleurs Howard Hawks nous l’avait bien dit en 1954 dans sa pourtant magnifique Terre des Pharaons : la pyramide de Chéops fut construite par les Hébreux (appelés pudiquement Koushites dans les dialogues). Toujours est-il que si vous voyez une actrice africaine ou afro-descendante dans un péplum, c’est forcément pour y tenir un rôle de servante, de danseuse, de sorcière ou d’esclave sexuelle. Les hommes sont un peu plus gâtés puisqu’ils peuvent accéder aux rôles de gladiateurs. On apprend même que Vigor le Nubien était le roi de son pays, dans Les Gladiateurs de Delmer Daves. C’est à peu près tout. Pour le reste, et quelle que soit la qualité des films, les pharaons restent uniformément blancs. Une faute grave dont la responsabilité incombe aux historiens.
De l’Italie à Hollywood en passant par la Pologne, tout au long du XX ° siècle, les pharaons cinématographiques ont tous été incarnés par des acteurs blancs, avec ou sans fond de teint. Cet empoisonnement négationniste de la culture populaire mondiale n’a pu parvenir à un tel degré de pérennité que grâce à la trahison des élites scientifiques occidentales. La communauté intellectuelle du début du XXIe siècle conspue à juste titre les travaux de l’historien Robert Faurisson qui nie l’existence des chambres à gaz pendant la seconde guerre mondiale. Pendant près d’un siècle, les égyptologues occidentaux ont joué le même jeu pervers que Robert Faurisson. Les noirs étant des singes, la pyramide de Chéops ne pouvait avoir été construite par des singes. Donc les pharaons étaient blancs. En fonction de cette logique imparable, Gaston Maspéro a écrit en toutes lettres dans un texte considéré comme scientifique que les Egyptiens appartenaient « à la belle race blanche ». Rappelons que Maspéro était membre de l’Institut, professeur de langue et d’archéologie égyptiennes au Collège de France et directeur Général des Antiquités de l’Égypte. Comment les écrivains, peintres, compositeurs, puis ensuite les scénaristes de cinéma pouvaient mettre en doute les propos d’une telle sommité scientifique ? Voici la phrase dans son contexte, paragraphe extrait du chapitre 1 de L’Histoire ancienne des peuples de l’orient, publié en 1875.
« Tout d’abord les voyageurs du XVIIe et du XVIIIe siècle, trompés à l’apparence de certains Coptes abâtardis, assurèrent que leurs prédécesseurs de l’âge pharaonique avaient le visage bouffi, l’oeil à fleur de tête, le nez écrasé, la lèvre charnue, et qu’ils présentaient plusieurs des traits caractéristiques de la race nègre. Cette erreur, vulgaire encore au commencement du siècle, s’évanouit sans retour dès que la Commission française eut publié son grand ouvrage. En examinant les innombrables reproductions de statues et de bas-reliefs dont il est rempli, on reconnut que le peuple figuré sur les monuments, loin d’offrir les particularités ou l’aspect général du nègre, avait la plus grande analogie avec les belles races blanches de l’Europe et de l’Asie occidentale. » Dans le même ordre d’idée, les manuels scolaires de l’époque coloniale retiraient l’Egypte du contient africain pour la coller au monde oriental. Une vision dont on sentira les effets jusqu’à la fin du XXème dans le péplum aussi bien que dans le film de jungle. Comme Mohamed Ali le fit remarquer à propos de Tarzan : « En Afrique, même le roi de la jungle est blanc ».

Sous de tels auspices hautement scientifiques, digne des petits grains de poivre que l’on mettait dans le crâne d’Africains pour prouver leur infériorité - le crâne des Européens contenant naturellement plus de grains de poivre - il était impossible que les cinéastes puissent accomplir un travail correctement documenté. Imaginons donc une grande saga cinématographique sur l’histoire du jazz avec la distribution des rôles suivantes : Jennifer Aniston dans le rôle de Billie Holiday, Robert de Niro dans celui de Louis Armstrong, Leonardo di Caprio incarnant Charlie Parker, sans oublier une apparition de Denzel Washington dans le rôle de Chet Baker. Ne riez pas, jusqu’au milieu des années 1960, on osait pratiquer ce genre de chose. Dans la production de Samuel Bronston, Les 55 jours de Pékin, tous les seconds rôles chinois sont confiés à des asiatiques. Mais l’impératrice Tseu-hi est incarnée par Flora Robson, et le général Jung-lu par Leo Genn, les deux copieusement tartinés de fond de teint jaune et les yeux naturellement tirés dans les coins, afin d’avoir l’air plus fourbes. Aucun comédien chinois n’ayant sans doute les qualités nécessaires pour tenir de si grands rôles. On peut évidemment répondre que pour tous ces personnages, de Tseu-hi à Billie Holiday, nous possédons comme référence des portraits photographiques. Pour Cléopâtre VII, le cas est un peu plus complexe. Certains sculpteurs - sur des bas reliefs égyptiens - l’on représentée sous les traits gracieux d’une beauté callypige. D’autres - sur des monnaies romaines - ont laissé l’image d’un petit pot à tabac affublé d’un nez à faire frémir Fanny Brice. Mais en ce qui concerne le physique de Nefertiti, le cas est plus simple. Nous possédons plusieurs représentations fiables de son visage. Même sur le faux buste polychrome attribué à Thoutmôs la couleur de la peau est africaine, même si les faussaires allemands ont affiné le nez et les lèvres afin de lui donner des traits plus européens. Le moins que l’on puisse dire, c’est que les différentes actrices qui l’ont incarnée n’avaient pas la bonne couleur : Anitra Stevens (1954), Jeanne Crain (1961), ou Michela Rocco di Torrepadula (1994). Mais des films mettant en scène une Nefertiti africaine auraient-ils pu trouver un financement ?
D’origine soudanaise, Néfertiti présentait un teint plus sombre que celui des Égyptiens anciens proches du type éthiopien. Précisons que le célèbre buste du musée de Berlin est un faux, et ne ressemble à aucune des autres représentations que nous avons de l’épouse d’Akhénaton. Dans cette optique biaisée, le choix de Jeanne Crain pour incarner la belle dans l’excellent Néfertiti reine du Nil de Fernando Cerchio (1961) s’avère cohérent. Les scénaristes ont imaginé une astucieuse romance contrariée entre Néfertiti et le sculpteur Toutmès, offrant une passionnante variation sur l’amour, le pouvoir et la création artistique. Il ne reste plus qu’à refaire le film avec des acteurs de la bonne couleur. Trente ans plus tard, le bronzage s’améliore un peu avec l’authentique princesse Michela Rocca di Torrepadula dans le Néfertititi (1994) de Guy Gilles. Michela nous console avec sa belle poitrine dénudée, ce qui est au moins conforme à la mode égyptienne. Ainsi que le rappelle Sally-Ann Ashton de l’Université de Cambridge, Cléopâtre, d’ascendance macédonienne avait plus que probablement du sang égyptien, par sa mère aussi bien que par sa grand-mère paternelle. Tournant le dos à Shakespeare, les cinéastes ont toujours choisi des actrices au teint de lait pour incarner la dernière reine d’Égypte. Oublions la mélanine et revenons sur la question de la nudité royale. Liz Taylor sort évidemment toute habillée du tapis dans le film de Mankiewicz. Heureusement, les Italiens ont fait mieux avec un petit bijou injustement oublié. Si l’on veut bien passer sur quelques péchés véniels communs à bien des péplums italiens - stock shots, paysages et costumes inadéquats - on passe un excellent moment devant le film de Viktor Tourjansky, Cléopâtre, une reine pour César (1962). La seconde scène du film, où Cléopâtre et son frère Ptolémé assis sur le même trône, aggripés au même spectre, s’échangent à voix basses les pires horreurs sans cesser de sourire à leurs courtisans aurait pu être imaginée par Ernst Lubitsch. L’intrigue est centrée sur les jeunes années de la reine et sa relation avec Pompée. Arrivant en invité vedette à la fin du film, Gordon Scott campe un Jules César un peu trop chevelu, mais tout à fait convaincant. Finement incarnée par Pascale Petit, Cléopâtre apparait comme il se doit dans la scène finale du tapis : superbement nue ! Les bras croisés sur la poitrine elle s’exhibe fièrement devant l’homme qu’elle veut séduire. Aucune plante ou statue malencontreusement placée par l’accessoiriste ne vient s’interposer entre ses formes parfaites et l’œil réjouit du spectateur.
La reine africaine, même incarnée par une européenne, reste l’objet de tous les fantasmes. N’oublions pas la règle non écrite du cinéma classique concernant les beautés exotiques : on les présente sexuellement consommables, mais absolument pas épousables. Voir le sort systématiquement réservé à notre chère Chelo Alonso, à l’exception notable de La Terreur des barbares. Pour les garçons, même punition. Pas beaucoup de changements depuis le Fabiola du cardinal Wiseman et son « Hyphax, Numide d’une taille herculénne à demi-nu ». Demi-nu bien sûr, histoire de renforcer le caractère éminemment sexuel de la bête. Serge Bilé a fort bien analysé la sur-érotisation du corps africain dans le sport, la musique et la danse. Un phénomène à double à tranchant : au premier degré, un semblant d’hommage, mais derrière, l’insulte cinglante (2). Le péplum et son étalage de corps flamboyants ne s’est évidemment pas privé de cet atout africain. Serge Nubret (3) et Paul Wynter (4) sont beaux. Très beaux. Mais bons ou méchants, leurs personnages n’ont guère été gâtés par les scénaristes. Dans la vraie vie, en 2003 à l’âge de 68 ans, Paul Wynter reçu une décoration de la police de Manchester pour avoir maîtrisé un agresseur armé d’un couteau. Au cinéma, dans Maciste l’homme le plus fort du monde Paul Wynter semble sortir des pages de Tintin au Congo. Sa couardise et sa stupidité n’ont d’égale que son esprit de soumission. Il se jette aux pieds de Maciste en le suppliant de le prendre pour esclave. Dans le péplum, l’Africain n’est jamais relié à l’Égypte, sauf naturellement pour y être esclave. Le cinéma populaire italien ne mettra fin à ces clichés honteux que dans les années 70 sous l’influence de la Blaxploitation. Dans le cinéma américain, ce fut un peu moins grave. Le personnage du gladiateur africain dans Les Gladiateurs (1954) est noble, courageux et ne manque pas d’humour. Draba (Woody Strode) dans Spartacus (1960) donne une superbe leçon d’humanité au héros de l’histoire, signant par son sacrifice le déclenchement de la révolte. Le personnage du gladiateur africain est depuis devenu une figure obligé dans le péplum anglo-saxon : Pam Grier dans La Révolte des gladiatrices (1972), Djimon Hounsou dans Gladiator (2000) et Peter Mensah dans Spartacus Blood and Sand (2010).
Christophe Champclaux

(1) Hérodote, Enquête, Livre II Euterpe, paragraphe 104, traduction Pierre-Henri Larcher, Paris, Charpentier, 1850, réédition Paleo, Clermond-Ferrand, 2005. (2) Serge Bilé, La Légende du sexe surdimensionné des noirs, éditions du Rocher, 2005. (3) Monsieur Univers 1976. (4) Monsieur Univers 1960 et 1966.
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