Les romains la représentait comme une prostituée zoophile. Après avoir subit la propagande octavienne dans l’antiquité, le dernier pharaon d’Egypte doit aujourd’hui subir les préjugés racistes des historiens eurocentristes qui ne lui pardonnent pas les mystères de sa généalogie, et ceux non moins virulents de certains chercheurs afrocentristes qui ne lui pardonnent pas d’être devenue une icône du monde occidental.
Débattre du taux de mélanine de la reine Cléopâtre VII n’est évidemment pas innocent. Derrière se profile un autre débat qui n’a rien à voir avec la recherche historique : celui de la légitimité du pillage de l’Afrique. Si les pharaons étaient roux aux yeux bleux, le pillage est légitime. Si les pharaons étaient apparentés aux Ethiopiens, le pillage est illégitime. Débat imbécile. Quand bien même les pharaons auraient été verts, avec la tête recouverte d’écailles et les oreilles en trompette, le pillage de l’Afrique par les multinationales extérieures au continent resterait ce qu’il est : une ignominie, un crime contre l’humanité. La réponse à l’encrage africain de l’Égypte ancienne se trouvait déjà chez Champollion : « On y trouve aussi les Égyptiens et les Africains représentés de la même manière, ce qui ne pouvait être autrement » (Thèbes, 26 mai 1829, Lettres et Journaux). Dans le débat sur la couleur de Cléopâtre, la plupart des eurocentristes et des afrocentristes se comportent comme ces avocats bluffeurs qui brandissent devant les caméras des enveloppes scellées en clamant bien haut : « J’ai les preuves ! », sans que les dites preuves ne soient jamais révélées. La passion de convaincre l’emporte régulièrement sur la rigueur historique. Quel est donc le contenu de ces enveloppes ?
Dans sa pièce Antoine et Cléopâtre, William Shakespeare (1564-1616) nous parle du "tawny front" de la reine d’Égypte (Acte 1, scène 1). Pour lui, Cléopâtre était donc "tawny", c’est à dire de couleur fauve, une mulâtresse. Les exégètes eurocentristes se sont bousculés pour répondre que le Barde ne s’appuyait sur aucune source connue, ce qui est exact, et d’autre part pour expliquer de manière plus perverse que ce "tawny" n’était pas à prendre au pied de lettre mais qu’il fallait l’interpréter de façon métaphorique : Shakespeare affirmerait ainsi la lubricité de la reine d’Égypte. Nous voici rassuré. Certains artistes italiens de la Renaissance ont représenté Cléopâtre sous les traits d’une femme Africaine. L’explication est simple : c’était pour faire plaisir au prince Laurent II de Médicis (1492-1519) qui eu un fils avec Simonetta da Collavechio, une servante mauresque. Selon l’historien britannique Christopher Hibbert, le véritable père de cet enfant que l’on surnomma Alexandre le Maure était en fait le neveu de Laurent, Jules de Médicis, le futur pape Clément VII (1). Pour Pierre Louys (1870-1925), le métissage de Cléopâtre semble également une évidence, comme en témoigne cet extrait de son roman Aphrodite, paru en 1896 : « La reine Bérénice avait une jeune soeur nommée Cléopâtre. Beaucoup d’autres princesses d’égypte s’étaient appelées du même nom, mais celle-ci fut plus tard la grande Cléopâtre, qui assassina son empire et se tua sur le cadavre. Elle avait alors douze ans, et nul ne pouvait dire quelle serait sa beauté. Son corps maigre et long, dans une famille où toutes les femmes étaient grasses, déconcertait. Elle mûrissait comme un fruit bâtard, de souches étrangères, obscures, surgreffées. Certains de ses traits étaient violents comme ceux des Macédoniens ; d’autres lui semblaient venus du fond de la Nubie douce et brune, car sa mère avait été une femme de race inférieure et son origine restait douteuse. Sous un nez courbe, assez fin, on s’étonnait de lui voir des lèvres presque épaisses. Ses tout jeunes seins, très ronds, très petits et très séparés, se couronnaient de grosses aréoles en boule : par là elle était fille du Nil ». Naturellement, Pierre Louys n’a pas de sources plus fiables que celles de Shakespeare, et les interprétations d’artistes ne peuvent en aucun cas servir de preuves historiques. Tout au plus témoignent-elles d’une curieuse tradition qui a survécu au cours des siècles dans la culture européenne.
Christophe Champclaux
(1) The House of Medici, Its Rise and Fall, Christopher Hibbert, Harper 1999
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