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GLOIRE A MILTON FRIEDMAN


Un intellectuel, un simple professeur d’Université, peut parfois avoir plus d’impact sur l’histoire que le plus fort des conquérants, que le plus ingénieux des capitaines d’industrie. Les grands hommes du XXème siècle tels que Staline, Hitler, Mao ou Joseph Berardino (*) ont vu leur influence limitée soit dans le temps, soit dans l’espace. Ce n’est pas le cas de l’œuvre du grand Milton Friedman. Depuis la fin des années 1960, la quasi-totalité des habitants de cette planète peuvent jouir pleinement des bienfaits théorisés et enseignés par ce récipiendaire du prix Nobel 1976, que l’on considère à juste titre comme le plus grand économiste de l’histoire : taux de chômage « naturel », interdiction du blocage des loyers, privatisations, dérèglementations, et croissance constante de la masse monétaire.


Milton Friedman est né en 1912, à Brooklyn, New York, premier enfant de Sarah Ethel Landau et de Jeno Saul Friedman, immigrants originaires de Transcarpathie. A l’Université Rutgers du New Jersey, les mathématiques constituent la première passion de notre jeune héros. Il se tourne ensuite vers l’économie en s’inscrivant dans cette Université de Chicago qu’il rendra mondialement célèbre bien des années plus tard. En 1935, Milton s’installe à Washington. Ses premiers travaux portent sur l’interdiction du blocage des loyers : il attaque avec vigueur cette politique sociale du président démocrate Franklin Roosevelt qui fausse le mécanisme de l’offre et de la demande. Plus généralement, Friedman s’oppose à tout système de contrôle des prix. En 1940, il est nommé professeur assistant à l’Université de Wisconsin-Madison. Victime de l’antisémitisme, Friedman doit rapidement démissionner et trouve un emploi au Département du Trésor, le Ministère des Finances des Etats-Unis. Il s’occupe des taxes destinées à financer l’effort de guerre. Mauvais débuts pour le futur théoricien du libéralisme moderne. Il est vrai qu’il défend encore à cette époque l’autorité de l’état dans le contrôle de l’économie. En 1946 Friedman obtient un doctorat d’économie avec une thèse portant sur les revenus des professions libérales. Il rentre comme professeur à l’Université de Chicago à laquelle il va rester attaché pendant les 30 années suivantes. Au cours de cette période, Milton Friedman va créer et populariser en compagnie de son collègue et ami George Stigler l’Ecole Monétariste de Chicago.

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En 1962 Friedman publie Capitalisme et liberté une brillante critique de l’état providence. Sans le soutien des grands journaux américains, le livre se vendra à plus de 400 000 exemplaires au cours des 18 années suivantes. Pour Friedman, la liberté de l’économie doit primer sur tout autre concept philosophique ou politique. Il prône une augmentation annuelle de la masse monétaire de 3 à 5 % par an, et attaque le système de Bretton Woods. Friedman demande son remplacement par un système de change flottant qui permettra de s’adapter à l’offre et la demande de capitaux. Les dépenses de l’état doivent être réduites au maximum. Les effets redistributifs de l’impôt progressif étant nuls à ses yeux, Friedman considère qu’il ne doit plus y avoir qu’un taux d’impôt unique. Preuve de l’écho des idées de Friedman dans les sphères dirigeantes internationales, le prix Nobel d’économie va venir récompenser à cinq reprises cette école et sa pensée résumée dans Capitalisme et liberté  : 1976 : Milton Friedman 1982 : George Stigler 1991 : Ronald Coase 1992 : Gary Becker 1995 : Robert E. Lucas

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Les conservateurs du monde entier, suivis de près par les sociaux-démocrates français, britanniques et israéliens vont se précipiter sur certains aspects de la théorie développée par Friedman, et superbement ignorer les points qui les dérangent. En effet, Friedman est fermement opposé à la constitution de groupe monopolistiques privés qu’il semble mépriser presque autant que l’état providence. On sait ce qu’il en est aujourd’hui de notre monde écrasé par un petit noyau de monopoles privés aussi nuisibles que l’étaient les états communistes. Cet aspect antimonopolistique de la pensée de Friedman va être superbement occulté par ses adorateurs qui ne retiennent que le volet de la glorification de la libre circulation des capitaux. En fait les milliardaires sont convaincus que lorsque Friedman prône la liberté des loyers ou le maintien d’un taux de chômage « naturel », il est animé comme eux d’une haine totale et implacable des pauvres. Pour nos seigneurs et maîtres, les pauvres doivent être maintenu dans un état d’insécurité absolue afin qu’ils ne soient plus en état de revendiquer quoi que ce soit, afin qu’ils restent disponibles pour accepter n’importe quel emploi à n’importe quel salaire. Telle n’est pas la conception défendue par Friedman dans Capitalisme et liberté . Le chantre du monétarisme avançait d’autres idées, ignorées aussi bien par ses adorateurs que par ses détracteurs. Outre la critique des monopoles privés, Friedman proposait d’instaurer un impôt négatif sur le revenu afin de venir en aide au plus pauvres. Il demandait également la création d’un chèque éducation qui permettrait aux jeunes issus des milieux les plus démunis d’accéder aux études supérieures. Inutile de préciser que tous les sympathiques chefs d’état (Nixon, Pinochet, Videla, Thatcher, Reagan, les dictateurs africains) ayant appliqué les théories monétaristes et libérales de Friedman se sont bien gardé de mettre en pratique le volet « humaniste » de sa théorie.

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Ainsi en Afrique dans les années 1980 et 1990, les services publics ont tous été liquidés sur ordre du FMI sans aucune compensation pour les populations. Les quelques secteurs rentables, comme les transports ferroviaires et les infrastructures portuaires – rouages indispensables au pillage des matières premières – ont été confiés aux bons soins de multinationales étrangères. Alors Milton Friedman a-t’il été trahi par les siens ? On voudrait bien le croire, si Friedman avait disparu de la circulation après l’obtention de son Nobel en 1976. Cela n’a pas été le cas. Il est mort en 2006 à l’âge de 94 ans sans jamais avoir émis une seule note discordante. En voyant le résultat des ignominies pratiquées par tous les adorateurs de sa pensée, Milton Friedman aurait dû se désolidariser d’eux. Il ne l’a jamais fait. On est donc en droit de se demander si le volet « social » de Capitalisme et liberté n’était donc rien d’autre qu’un misérable cache-sexe destiné à donner bonne conscience aux lecteurs désireux d’avaler la pilule principale : la glorification totale et absolue du monétarisme. Un culte barbare du geld über alles (**), universellement partagé par tous les dirigeants de la planète, les salauds comme les prétendus gentils, un culte indéboulonnable ravageant aussi bien les démocraties occidentales que les dictatures orientales ou tropicales. Sans oublier – ironie de l’histoire – les derniers glacis survivants de l’empire communiste. Preuve ultime de l’aveuglement de Friedman. Le pays le plus capitaliste du XXIème siècle, à savoir la République Populaire de Chine, est resté la même sanglante dictature qu’elle était du temps du président Mao. Et toute la monnaie des Etats-Unis y est actuellement bloquée. Ce qui nous promet une belle rigolade dans les années à venir. Comme avait dit cette vieille ordure de Lénine « Ils sont tellement cupides qu’ils nous vendront même la corde qui nous servira à les pendre ». Dommage que Milton Friedman ne soit plus là pour assister au spectacle.

Louise ATANGANA

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(*) Joseph Berardino était le PDG du géant mondial de l’audit financier Arthur Anderssen, démantelé en 2002 à la suite du scandale Enron.

(**) L’argent au-dessus de tout.


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