Avec son adorable grain de beauté sur l’arrête du nez, sa moue boudeuse et sa poitrine parfaite, Jeannie Bell fut l’une des reines de l’âge d’or de la Blaxploitation. Malgré la brièveté de sa carrière, cette ancienne playmate reste dans l’histoire du cinéma pour le rôle culte de la bagarreuse Diana Jackson dans la production de Roger Corman « Dynamite Jackson ». Son combat topless inspira à Quentin Tarantino l’une des plus célèbres scènes de « Jackie Brown ». « You want it black, you got it black ! »
Anna Lee Morgan est née à Saint Louis, Missouri, le 23 novembre 1943. Elle grandit à Houston, Texas, en compagnie de ses trois sœurs cadettes, et passe ses années de lycée à la Phillis Wheatley High School. Elle aime le bowling, la couture, la lecture et les caniches. Au cours des années 70, on la verra souvent poser accompagnée d’un caniche. Comme beaucoup de jeunes américaines, son film préférée est Autant en emporte le vent. Un film pas vraiment valorisant pour la communauté africaine américain, mais nul doute que la petite Anna s’est reconnue dans la détermination de Scarlett, une femme de tête prête à endurer les pires tourments pour atteindre son objectif. Anna s’inscrit à la Jesse H. Jones School of Business, un département de la Texas Southern University, accueillant majoritairement des étudiants africains américains. Anna tombe amoureuse du professeur Moore et l’épouse. Leur fils Troy Lee nait en 1963. Ce sera le seul enfant du couple qui divorcera quelques années plus tard. Quels que furent les aléas de sa vie professionnelle, Anna restera toujours une mère attentionnée. Une fois son diplôme de business administration en poche, la jeune femme se rend compte qu’elle ne peut obtenir un emploi à la hauteur de ses compétences. Elle doit se contenter d’un job de secrétaire dans une aciérie de Houston. Sans lâcher la proie pour l’ombre, Anna décide de tenter sa chance comme modèle, et commence à s’inscrire dans les concours de beauté. « Le plus important fut le Miss Texas comptant pour Miss America Pagent. J’étais le première Noire à tenter l’aventure au Texas, et je suis arrivée à la deuxième place. Je ne pensais même pas qu’ils allaient m’accepter, et je voulais savoir jusqu’où je pouvais aller. Dans ce concours, j’ai eu la chance de rencontrer pas mal de gens. L’un d’entre eux était un photographe indépendant. Il prit quelques photos de moi qu’il porta au magazine Playboy. Je ne pensais absolument pas qu’il allaient me retenir pour la page centrale - celle de la Playmate - parce que je suis Noire. Mais deux semaines plus tard, j’étais sélectionnée. Ils ont renvoyé le photographe avec la mission de faire sur moi un reportage complet » (1). Poser nue dans la puritaine Américaine, n’est jamais une mince affaire, et Anna décide de ne pas figurer sous son véritablement nom. Pour le public, elle sera désormais Jean Bell. « Je travaillais comme secrétaire dans une aciérie, et je me suis dit : " Bien, si ils apprennent que j’ai posé pour Playboy, ils vont me virer". Et c’est ainsi que le photographe a changé mon nom. Je me suis demandée ce que ma mère dirait. Je l’ai informée et elle m’a dit : " Bien, si cela te fais plaisir, fait-le. Fais ce que tu as choisis de faire" parce qu’elle savait que je ne ferais rien qui puisse la blesser, elle ou mon père » (2).
Quelques années plus tôt en 1965, Anna avait posé vêtue d’un bikini de vison pour le magazine Jet, un hebdo news et people tourné vers la communauté noire, publié par le même éditeur que le célèbre mensuel Ebony. La photo était parue dans le numéro du 1 er juillet, dans la sélection des meilleures images de la semaine. Une image plutôt nunuche et pas vraiment glamour. Quatre ans plus tard, la transformation est radicale. La jeune femme a gagné en assurance et en séduction. En plus de la très belle photo en page centrale, les lecteurs du magazine découvre la jeune femme à travers un reportage de 5 pages signé par le photographe Don Klumpp. On y découvre la toute nouvelle Jean Bell en villégiature sur la plage de Galvestone en compagnie de son boyfriend Frank Turner, Jean donnant une conférence sur le bon usage des cosmétiques, au travail avec son agent Pat Renee, et naturellement, Jean au bowling, son loisir favori. « Je sais que c’est idiot, mais je suis une fanatique du bowling. Pendant un temps, j’ai même envisagé de devenir bowler professionnelle, mais je n’étais pas assez bonne ». On peut noter que si la superbe poitrine de Jean a bien été mise en valeur, son grain de beauté sur l’arrête du nez a par contre été effacé. Il n’est nullement fait mention dans l’article du diplôme universitaire de la jeune femme. Le chapô affirme : « Les yeux du Texas sont sur Jean Bell, une mannequin qui nous apporte la preuve vivante que Black is Beautiful ». Malgré cette ouverture citant l’un des slogans de la Black Pride popularisé pendant la lutte pour les droits civiques, il s’agit dans cet article de donner un portrait le plus lisse possible. « Je ne suis pas très impliquée dans la politique ou les droits civiques. J’essaie juste de m’en sortir ». S’en sortir en brisant comme le note le journaliste quelques barrières raciales. « Les seuls employés noirs de l’aciérie étaient des travailleurs manuels. Le syndicat a insisté pour une ouverture des emplois de bureau. C’est ainsi que j’ai été engagée. J’étais un peu stressée au début, mais les gens sont parfois plus humains que ce laisse croire leur apparence. Lorsqu’ils vous voient tous les jours face à face et qu’il constate que vous êtes une personne comme les autres, la plupart réagissent avec chaleur ». Jean rappelle avec amusement comment sa carrière de modèle a débuté : « Un jour, j’ai vu dans le journal une publicité pour le concours de Miss Houston. J’ai voulu tenter l’aventure et j’ai téléphoné sans préciser que j’étais Noire, ils ne l’on découvert que le jour de l’audition. La femme en charge fut légèrement intorloquée - puisque jusqu’à ce jour, c’était un concours réservé aux Blanches - mais personne n’a rien dit. Je n’ai été classée que quatrième, mais j’ai fait mieux pour Miss Texas » (3). Jean pose pour des photos publicitaires et cherche à faire des publicités télévisées. En attendant, elle a put décrocher pour trois semaines un rôle de danseuse dans la version scénique de la comédie musicale A Funny Thing Happened on the Way to the Forum. Et elle confie qu’une fois sa carrière achevée, elle épousera l’homme qui lui convient. Un projet que Jeannie réalisera pleinement.
L’article de Playboy confère à Jeannie Bell une véritable notoriété qui lui permet de signer quelques mois plus tard un contrat à Hollywood avec Filmways Television pour la sitcom à succès Beverly Hillbillies (Les péquenots de Beverly Hills) diffusée sur CBS. Une famille de misérables paysans du Missouri devient millionnaire du jour au lendemain à la suite de la découverte d’un gisement de pétrole sur leur terre. Les quatre personnages principaux se retrouvent en complet décalage avec les comportements usuels des autres habitants du quartier. Démarrée en 1962, la série durera 9 saisons, comptant des guest stars de prestige telles que John Wayne ou Gloria Swanson. Depuis septembre 1966 et l’apparition du personnage de Barney Collier interprété par Greg Morris dans l’épisode pilote de la série Mission impossible, les auteurs de séries TV ont pris l’habitude d’intégrer des Africains Américains dans leurs intrigues. L’exemple avait été donné un an plus tôt dans la série Les Espions avec le personnage d’Alexander Scott incarné par Bill Cosby. Viendront ensuite le lieutenant Nyota Uhura (Nichelle Nichols) dans Star Strek (1967), puis Peggy Fair (Gail Fisher) dans Mannix (1968). L’auteur Paul Henning, concepteur original de la série Beverly Hillbillies écrit ainsi pour la huitième saison un personnage tout simplement nommé Sugar Jean Bell. Jeannie apparait dans cinq épisodes différents diffusés entre janvier et mars 1970. En tant que modèle Jeannie atteint ses objectifs : elle décroche une pub TV pour une marque de savon en prenant une douche des plus sensuelles. Mais pour la comédienne, la suite s’avère plus délicate à négocier. Au cours des 3 années suivantes, Jeannie doit se contenter de tout petits rôles. En 1972, on l’aperçoit dans trois excellents thrillers relevant de la blaxploitation, Melinda, Fureur noire et Gunn la gachette. C’est à cette époque que Jeannie fréquente John DeLorean, vice président de la General Motors, et futur créateur de la voiture immortalisée dans Retour vers le futur. En 1973, Jeannie apparait dans les séries TV L’homme de fer et Sanford & Son. Fort heureusement, son seul rôle cinématographique de l’année la rapproche lentement du haut de l’affiche avec le personnage de Diane dans le second long-métrage de Martin Scorcese, Mean Streets. Incidemment, les scénaristes de Dynamite Jackson donneront ce même prénom à leur héroïne. L’année suivante marque le sommet de la carrière d’actrice de Jeannie. Elle incarne Polly - encore un petit rôle - dans le plus gros succès de la Blaxploitation de 1974, Les Démolisseurs, réalisé par Gordon Parks Jr. Dans Cette femme est un flic, qui sort aux USA le 8 février 1974, Jeannie accède enfin à un rôle important, celui de Pam Harris, l’une des deux femmes flics du titre. Pam, dont le prénom n’a sans doute pas été choisi par hasard, aide l’héroïne Lacy Bond (Sondra Currie) à démanteler un dangereux gangs de filles. Jeannie apparait seins nus à deux reprises, pour le plus grand plaisir de ses fans. Les arts martiaux jouent un rôle prépondérant dans les scènes d’action. Un avant gout de ce qui attend Jeannie dans Dynamite Jackson.
Complétant son rôle dans Cette femme est un flic, Jeannie Bell reçoit ensuite un sérieux coup de projecteur pour une raison extra-professionnelle : sa rencontre avec Richard Burton sur le tournage du film de Terence Young, L’Homme du clan. Cette production Paramount a plus intéressé la presse pour l’éthylisme de Richard Burton et de Lee Marvin que pour son contenu. Un contenu loin d’être anodin puisqu’il aborde la question du Ku Klux Klan. À la parution de son roman The Klansman en 1967, l’écrivain William Bradford Huie eu l’honneur de voir la devanture de sa maison de l’Alabama décorée d’une superbe croix enflammée offerte par la section locale du KKK. Trente ans plus tôt, l’écrivain aurait été purement et simplement exécuté. Le film dispose d’un budget de 5 millions de dollars réunis par le producteur africain américain William Alexander. Dans la version originale du scénario écrit par le réalisateur Samuel Fuller, Lee Marvin doit incarner un dirigeant du Ku Klux Klan traquant le militant noir incarné par O. J. Simpson. Afin de garantir la sécurité de l’équipe, le film n’est pas tourné en Alabama, mais à Oroville, en Californie. Sage décision puisque le dernier crime du Klan en Alabama n’a été commis qu’en 1981. Inquiété par le ton polémique du film, Paramount menace Alexander de bloquer le financement si le personnage de Lee Marvin n’est pas réécrit pour être transformé en shérif sympathique. Lorsque Paramount obtient gain de cause, Fuller quitte la production, la réalisation étant confiée au britannique Terence Young. Lié par son contrat, Marvin doit accepter le changement. À l’arrivée le film perd une grande partie de sa force polémique, mais reste malgré tout une des rares œuvres cinématographiques à traiter ouvertement des crimes du KKK. Le principal rôle féminin afro-américain est tenu par Lola Falana. Burton incarne un fermier opposé au Klan, un ’nigger lover’. Une caractéristique de son personnage qui se prolonge hors caméra avec notre belle Jeannie. Lorsqu’à la fin du tournage Richard est hospitalisé pour éthylisme aggravé, Jeannie est à ses côtés. Un détail qui n’échappe pas à la presse people. Depuis sa séparation avec Liz Taylor, qui aboutit à un premier divorce le premier juin 1974, Richard Burton est au centre des attentions des paparazzi. Pendant 18 mois, Jeannie s’installe à Genève et retrouve Richard dans sa maison de Céligny, une enclave du canton de Genève située dans le canton de Vaud. Les photos de l’époque les montre en amoureux entre Genève et Nice. Durant cette période, Troy Moore, le fils de Jeannie est scolarisé en Suisse. À force de patience et d’attention, Jeannie réussit l’exploit de désintoxiquer l’acteur gallois. Richard redevenu sobre, Liz revient vivre avec lui et le couple mythique se remarie le 10 octobre 1975 avant de redivorcer six mois plus tard. Jeannie retourne à Los Angeles, sans en concevoir la moindre amertume, ainsi qu’elle l’expliquera en février 1976 au magazine Jet. L’Homme du clan sort aux États-Unis le 13 novembre 1974 et se fait injustement démolir par la presse américaine, entrainant son échec commercial. Un échec qui mettra fin à la carrière de William Alexander. Un échec qui n’affecte pas la carrière de Jeannie. Dans l’intervalle, elle a obtenu le rôle de sa vie en incarnant la tête d’affiche de Dynamite Jackson.

Après avoir été pendant 15 ans le producteur réalisateur vedette de l’American International Pictures, Roger Corman a fondé en 1970 sa propre compagnie, New World Pictures. Grand découvreur de talent, Corman a fait débuter rien moins que Francis Ford Coppola, Martin Scorcese, Ron Howard et James Cameron. Il a également donné leur première chance en tête d’affiche à Jack Nicholson, Robert de Niro, David Carradine et Pam Grier. C’est lui qui choisit Jeannie pour incarner Diana "TNT" Jackson, l’héroïne du film qu’il vient de faire écrire par Ken Metcalfe et Dick Miller d’après une idée originale de Cirio Santiago (sous le pseudonyme de Leonard Hermes) et Ken Metcalfe, afin de répondre au succès de Coffy, produit par AIP et de Dynamite Jones, produit par la Warner. Le tournage à lieu à Hong Kong pour quelques extérieurs vus dans la première bobine, puis à Manille pour les autres décors ainsi que pour la totalité des scènes de studio. La réalisation est assurée par Cirio Hermoso Santiago (1936-2008), le partenaire philippin de Roger Corman. Santiago compte parmis les nombreux petits maîtres de cinéma populaire ayant influencé Quentin Tarantino. Le scénario de Dynamite Jackson, une histoire de vengeance familiale regarde autant du côté de la Blaxploitation que du polar Kung Fu made in Hong Kong. C’est d’ailleurs à Hong Kong que se situe l’histoire.
Pendant une représentation d’opéra chinois, Stag Jackson est assassiné par Charlie (Stan Shaw), associé de Sid (Ken Metcalfe), un baron de la drogue. Diana Jackson arrive à Hong Kong pour enquêter sur la mort de son frère. À peine descendue de l’avion, Diana se fait déposer dans un des quartiers chauds de la ville. Elle y affronte six lascars qui tentent de lui dérober sa valise. Elle est ensuite prise en charge par Elaine (Pat Anderson), une américaine qui lui propose son aide. Maîtresse de Sid, Elaine est en fait un agent de la DEA infiltré dans l’organisation mafieuse. Diana accepte l’aide de Joe (Chiquito), le patron de l’hôtel night club Joe’s Haven où elle a pris une chambre. Diana se rapproche de Charlie pour tenter d’infiltrer le gang. Charlie charge Elaine de surveiller Diana. Les deux femmes décident de travailler ensemble pour abattre Sid. Convaincu que Diana a une idée derrière la tête, Sid charge son associé Ming (Leo Martin) de la capturer et de la faire parler. Surprise dans sa chambre, elle manque de se faire brûler la poitrine. Frappant Ming, elle se libère, jette sa chemise de nuit déchirée à la tête de ses agresseurs et les combat à peine vêtue d’une petite culotte. Diana quitte l’hôtel et se réfugie dans une misérable chambre d’un quartier pauvre. Menaçant de torturer la fiancée de Joe, Charlie retrouve sa trace. Après s’être laissée séduire par Charlie, Diana découvre au cours de la nuit que son nouvel amant possède le briquet qu’elle avait offert à son frère. Le gang se rend à Isla del Sol - une île portugaise de la mer de Chine - où tous les trafiquants de drogue de la région se réunissent à l’occasion du carnaval annuel. Diana et Joe débarquent également à Isla del Sol pour régler leurs comptes…

Le personnage qu’incarne Jeannie Bell dans le film s’inscrit dans la lignée des femmes d’action dominantes et charismatiques ouverte en 1973 par le succès de Pam Grier dans Coffy, la panthère noire de Harlem et Tamara Dobson dans Dynamite Jones. Diane Jackson est cependant plus proche de Coffy que de Cléo. Elle agit pour son propre compte, en marge de la loi. Et elle n’hésite pas à montrer son corps, tout en gardant systématiquement le contrôle de la situation, alors que la puritaine Tamara se répand en remarques vipérines envers les actrices qui se déshabillaient devant la caméra. Côté chorégraphies martiales, les amateurs sont comblés puisque contrairement à ses consœurs, Diana Jackson n’a jamais recours aux armes à feu. Jeannie Bell n’est pas une pratiquante d’arts martiaux, mais comme Cheng Peipei avant elle, sa souplesse de danseuse lui permet de mimer les actions avec la fluidité nécessaire, une fluidité renforcé par son assurance naturelle. Jeannie parvient sans problème à nous convaincre de la dangerosité permanente de son personnage. Les actions les plus acrobatiques sont effectuées par une doublure, sans que cela s’avère gênant pour le spectateur. Dans la série TV britannique des années 60, Chapeau melon et bottes de cuir, les personnages de Tara King et d’Emma Peel pratiquaient déjà les arts martiaux, mais restaient toujours en retrait derrière le héros mâle dominant. Dans ce courant féministe de la blaxploitation, ce sont les femmes qui imposent leur loi et les hommes qui restent au second plan.
Repris par Quentin Tarantino dans Jackie Brown, le combat topless est la scène majeure de ce film culte. Nous sommes dans un film d’exploitation. Il s’agit d’émoustiller le spectateur mâle, sans que le personnage féminin dominant ne s’en trouve nullement rabaissé.
Christophe Champclaux
(1) propos publiés dans Jet, page 60, 5 février 1976.
(2) Jet, opus cit.
(3) propos publiés dans Playboy, juin 1969.
photos © Don Klumpp, Playboy, Jet, New World pictures



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