Les Jardins d'isis
Accueil du site > CINEMA > LA CHEVAUCHEE TERRIBLE

LA CHEVAUCHEE TERRIBLE


Jim Brown, Fred Williamson et Jim Kelly dans un western spaghetti de bonne facture reforment en 1975 leur trio gagnant des Démolisseurs réalisé l’année précédente. Derrière la caméra, le spécialiste Antonio Margheriti, Eric "Shogun" Bercovici au scénario, sans oublier une excellente partition du maître Jerry Goldsmith.


Cette fois, le western européen ne regarde plus vers l’Asie pour tenter de trouver un sang neuf, mais vers une Amérique soudainement séduite par les charmes rapeux de la Blaxploitation. Les critiques européens ont copieusement éreinté ce film pour sa seule appartenance à ce filon. Ils se sont en particulier acharné sur la soi-disante irréalité du personnage de Kashtok incarné par Jim Kelly. Un Indien-noir qui se bat avec ses poings et ses pieds, quelle invention opportuniste et ridicule en pleine vogue de la Blaxploitation et du Film-Karaté ! Un tel jugement dénote un triple racisme, contre le western italien, contre la Blaxploitation, et surtout contre la réalité de la présence des Africains-américains dans la conquête de l’Ouest.

Les Africains Américains dans l’Ouest

Rappellons quelques vérités historiques, tout d’abord, celle concernant les gardiens de troupeaux, les fameux cow-boys. Avant d’être magnifiée par la légende, la réalité de ce métier n’était guère brillante. Les cow-boys étaient la plupart du temps de misérables ouvriers agricoles surexploités et sous-payés. Une condition si peu enviable que la moitié de ces emplois étaient occupés par des Mexicains ou des Africains-américains. Parmi la liste des conducteurs de troupeau ayant marqué l’histoire de l’Ouest se trouve un certain « nigger » Jim Kelly (aucun rapport avec notre acteur) qui n’a toujours pas reçu les honneurs d’Hollywood. Prenez maintenant n’importe quel western des années 1950 : tous bien blancs, bien WASP. À peine si l’on apperçoit au fond du cadre la silhouette d’un chicano ou d’un esclave affranchi. Un révisionnisme qui ne sera corrigé qu’à partir de la seconde moitié des années 1960, au moment de la lutte pour les droits civiques. Les émeutes de Watts, l’assassinat de Malcom X et de Martin Luther King seront suivis par l’arrivée dans le western de stars afro-américaines telles que Sydney Poitier, Harry Bellafonte et Jim Brown. Une excellente série TV de 1968, intitulée Les Bannis (The Outcasts), fut même basée sur l’association improbable entre un ancien planteur ruiné par la guerre civile (Don Murray) et un esclave affranchi incarné par Otis Young. Voyons maintenant le personnage de Jim Kelly, Kashtok, l’indien qui se bat avec poings et ses pieds. Avant la guerre civile, les esclaves évadés n’avaient qu’un objectif pour éviter la pendaison ou la mutilation, fuir vers le Nord pour trouver un emploi d’ouvrier sous-payé dans les grandes usines de Pittsburgh ou de Chicago. Certains esclaves partis « marrons » ont cependant trouvé refuge auprès de tribus indiennes qui accueillirent avec bienveillance ces « hommes-blancs-à-peau-noire », eux-aussi victimes de la « civilisation » venue d’Europe. Barry Gifford, l’écrivain à qui l’on doit le roman Sailor et Lula (Wild at Heart), a écrit un scénario de western intitulé Black Sun Rising, consacré au sort de ces Afro-américains ayant adopté le mode de vie des Amérindiens pour échapper à l’enfer de l’esclavage. Inutile de préciser qu’aucun studio à ce jour ne s’est battu pour mettre en image ce scénario co-écrit par James Hamilton, ancien collaborateur de Sam Peckinpah.

Arts martiaux africains

Enfin, en ce qui concerne les techniques de combats à mains nues utilisées par Kashtok, elles font partie intégrante de la culture africaine depuis l’Egypte antique. Cette tradition a donné outre-mer dans les pays de la diaspora, les arts de la Capoeira au Brésil, du Mayolé aux Antilles, ou du Moring dans l’Océan Indien. Toutes ces précisions historiques remettent en place La Chevauchée Terrible dans un contexte bien différent de celui perçu par les critiques européens des années 1970. Le film de Margheriti ne s’encombre évidemment pas de pédagogie historique. La trame de son film est l’une des plus basiques qui soient : plusieurs aventuriers plus ou moins bien intentionnés se lancent à la poursuite d’une paire de sacoches bourrées de dollars à la suite de la vente d’un important troupeau de bétail. Fait assez rare dans le western européen, l’essentiel des capitaux de la production ne vient pas d’Italie, d’Espagne, de France ou d’Allemagne, mais d’Hollywood, et qui plus est d’une major, la Twentieth Century Fox. Conséquence immédiate, à l’exception de Catherine Spaak, le casting est majoritairement américain. Outre les trois stars de la Blaxploitation, Jim Brown, Fred Williamson, et Jim Kelly, le générique aligne également quelques acteurs familiers des plateaux hollywoodiens : Dana Andrews, l’ancien détective des films noirs de Preminger, Harry Carey Jr, vétéran de la stock company de John Ford et fils de l’une des premières stars du genre, et naturellement Lee Van Cleef dans un rôle malheureusement moins étoffé qu’à l’ordinaire. L’intrigue étant centrée sur la rivalité entre les personnages interprétés par Brown et Williamson, les autres acteurs sont quelque peu sacrifiés par le scénario. Jim Kelly dans son rôle muet nous gratifie néanmoins de quelques jolies figures acrobatiques. Eric Bercovici, l’un des deux scénaristes du film avait travaillé l’année précédente sur Les démolisseurs (Three the Hard Way), interprété par Brown, Kelly et Williamson, et adaptera quelques années plus tard pour la Paramount le remarquable roman de James Clavell, Shogun. Egalement à mettre à l’actif de l’investissement américain, une excellente partition du maître Jerry Goldsmith, rehaussant les forts belles images composées par Margheriti. Passée l’arrivée du troupeau qui ouvre l’histoire, filmée dans l’une des western town d’Alméria, l’équipe du film s’est ensuite déplacée dans les décors désertiques des îles Canaries, offrant quelques grandioses paysages renouvelant agréablement la géographie du western européen.

Christophe Champclaux

Source : Tigres et Dragons, les arts martiaux au cinéma, Chevaliers et samourais - Guy Trédaniel éditeur (parution 2008)


trait

Retour au haut de la page | Contact | Images et textes © 2007 Les Jardins d'Isis, tous droits réservés


Warning: touch() [function.touch]: Utime failed: Operation not permitted in /srv/d_reda/www/www.jardinsdisis.org/htdocs/ecrire/inc/genie.php on line 81