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LA DEESSE ISIS


Isis est la lointaine héritière de la Grande Déesse préhistorique. Si ses pouvoirs sont identiques, protection et fertilité, son apparence est radicalement transformée. La jeune beauté aux seins fermes a pris la place de la mère originelle aux seins lourds et au ventre déformé par les accouchements. Au premier siècle de l’empire romain, le culte de la belle déesse africaine s’étend à l’ensemble du bassin méditerranéen, remontant jusqu’au nord de la Gaule. En bien des cités, les temples d’Isis attiraient plus de fidèles que ceux des divinités gréco-latines. Dans les premiers siècles du christianisme la figure d’Isis allaitant Horus, Isis lactans en latin, servit de base au culte de la vierge Marie.


Dans la première partie du livre I de sa monumentale histoire universelle, l’historien grec Diodore de Sicile écrivait au temps de Jules César : " Le nom d’Isis signifie ancienne, rappelant ainsi l’origine antique de cette déesse. Les Egyptiens la représentent avec des cornes, pour exprimer la forme que prend la lune dans sa révolution mensuelle, et parce qu’ils lui consacrent une génisse. Ce sont là les dieux qui, selon eux, gouvernent l’univers, et qui nourrissent et développent tous les êtres dans une période de trois saisons, le printemps, l’été et l’hiver, saisons dont le retour constant forme l’ordre régulier des années. Ces deux divinités contribuent beaucoup à la génération de tous les êtres : Osiris, par le feu et l’esprit ; Isis, par l’eau et la terre ; et tous deux, par l’air. Ainsi tout est compris sous l’influence du soleil et de la lune. Les cinq éléments que nous venons de nommer constituent le monde, comme la tête, les mains, les pieds et les autres parties du corps composent l’homme." On trouve ainsi sur les berges du Nil un principe de complémentarité féminin-masculin proche de celui que vont développer les taoïstes chinois avec le symbole du Yin et du Yang. Un peu plus loin, Diodore apporte la précision suivante : " Osiris et Isis ont honoré les inventeurs des arts et ceux qui enseignent des choses utiles à la vie." Le couple de dieux est ainsi défini comme le protecteur des arts et des sciences. Cette double divinité masculine et féminine se retrouve dans la personne duale du tout premier dieu des Hébreux, Jah et Eva, qui deviendra, à partir des textes rédigés à Babylone au VI ° siècle avant notre ère, la seule personne masculine de Jéhova.

Les enfants d’Atoum

Isis appartient à la quatrième génération du cercle des 9 dieux appelé la Petite Ennéade. À l’origine se trouve Atoum, l’esprit flottant au-dessus de l’océan premier. Seul au milieu de l’immensité, Atoum s’incarne dans un corps d’homme, et par sa semence, fait naître le premier couple sexué, Chou, le sec, et Tefnout, l’humide. De l’accouplement de Chou et de Tefnout naissent Geb, la terre, et Nout, la voûte céleste. Ces deux nouvelles divinités engendrent à leur tour quatre enfants répartis en deux couples antagonistes. D’un côté Osiris et Isis. De l’autre Seth et Nephtis. Poussé par la jalousie, Seth assassine son frère Osiris, et au terme de nombreuses péripéties, découpe son corps en 14 morceaux qu’il jette dans le Nil. Isis parcourt le fleuve sur une barque en papyrus, et avec l’aide des crocodiles, retrouve 13 des 14 morceaux de son époux. Le pénis est manquant. Il a été dévoré par les poissons, donnant ainsi sa fertilité au Nil. Avec l’aide de sa sœur Nephtis, Isis rassemble les morceaux et ranime Osiris. Puis elle se transforme en oiseau, et par un battement d’aile, recrée le sexe d’Osiris. Selon certaines versions, Isis redonne le souffle de la vie à Osiris en le gratifiant d’une fellation. De l’accouplement qui s’ensuit va naître l’enfant Horus.

Isis et Hercule

Revenons une instant à Diodore de Sicile, qui donne au mythe la conclusion suivante : " On raconte donc qu’Osiris, régnant avec justice sur l’Egypte, fut tué par son frère Typhon (Seth), homme violent et impie, et que celui-ci partagea le corps de la victime en vingt-six parties, qu’il distribua à ses complices afin de les envelopper tous dans une haine commune, et de s’assurer ainsi des défenseurs de son règne. Mais Isis, soeur et femme d’Osiris, aidée de son fils Horus, poursuivit la vengeance de ce meurtre ; elle fit mourir Typhon et ses complices, et devint reine d’Egypte. Il y avait eu un combat sur les bords du fleuve, du côté de l’Arabie, près du village d’Antée, ainsi nommé d’Antée qu’Hercule y avait tué du temps d’Osiris." Cette volonté de l’historien grec de faire remonter l’ancienneté d’Hercule au temps d’Isis et d’Osiris est bien sûr inspiré par le désir d’affirmer que la mythologie grecque est aussi ancienne que la mythologie égyptienne. On ne doit cependant pas ignorer l’origine africaine du personnage d’Hercule, représenté sur les anciens vases grecs vêtu d’une peau de lion. Le demi-dieu a en effet tué un pharaon d’un seul coup de poing, affronté des lions à mains nues, des pygmées (que les Grecs savaient vivre au sud-ouest de l’Egypte), ainsi que des amazones (les sociétés matriarcales de l’Afrique tropicale ?), exploits probables d’un héros originellement africain, souvent identifié au dieu hiéracocéphale Khounsou, ultérieurement aggloméré au personnage de Gilgamesh, au dieu phénicien Melqart, puis hellénisé pour donner le mythe d’Hercule que nous connaissons. Dans le livre III, le livre "africain" de son histoire générale, Diodore décrit très clairement le processus d’agglomérations successives des différentes sources : " Hercule, le plus ancien, est, selon la tradition, d’origine égyptienne ; après avoir subjugué une grande partie de la terre, il éleva une colonne sur la côte de la Libye. Le second, originaire de la Crète, l’un des Dactyles idéens, se livra à la magie et à l’art de la guerre, et institua les jeux olympiques. Enfin, le dernier Hercule, né de Jupiter et d’Alcmène, peu de temps avant la guerre de Troie, parcourut, obéissant aux ordres d’Eurysthée, une grande partie de la terre. Après avoir heureusement achevé ses travaux, il érigea en Europe la colonne qui porte son nom. A cause de la ressemblance de nom et de moeurs, on attribua à ce dernier les actions des deux Hercule plus anciens ; confondant les temps, de trois, on n’en fit qu’un." (1)

Le culte d’Isis

C’est dans sa fonction de déesse-mère, guérisseuse, protectrice et nourricière, qu’Isis sera régulièrement représentée par ses adorateurs. Les statuettes nous montre une belle jeune femme, assise sur un trône, donnant le sein à l’enfant dieu qu’elle porte sur ses genoux. Isis est coiffée d’un trône, ou bien arbore la coiffure d’Hator, le cercle solaire encadré par deux cornes de vache. Isis et Osiris symbolisent pour les Egyptiens l’unité de leur pays réalisée autour des berges du grand fleuve. L’enfant engendré après la mort et la résurrection représente le cycle de la nature, où succédant à la longue saison sèche, la crue du Nil permet, après le retrait des eaux, au blé vert de sortir du limon fertile. Pour un peuple d’anciens éleveurs nomades devenus agriculteurs sédentaires, ce cycle naturel source de toutes vies doit être entretenu avec soin par des rituels appropriés symbolisant la mort et la renaissance. En Égypte, la statue sacrée d’Isis ne pouvait être vue que par un prêtre, en précisant toutefois, qu’à l’époque du Haut puis du Moyen-empire, les prêtres ne constituaient pas une caste coupée du monde, mais se devaient, après 3 mois passés dans les temples, vivre pendant 3 mois au milieu des paysans et partager leurs travaux. Les prêtres, le crâne rasé, sont vêtus de lin blanc. Les prêtresses sont également vêtues comme la déesse d’une tunique de lin blanc, d’un châle sur la poitrine, leurs pieds sont chaussés de sandales. Les rituels s’accomplissent autour de vases remplie par l’eau du Nil symbolisant la semence d’Osiris. Alors que les connotations sexuelles sont omniprésentes dans ce culte, prêtres et prêtresses sont pourtant soumis à des règles de chastetés ainsi qu’à des restrictions alimentaires. À partir de la période Lagide (IV° siècle avant JC), les portes des temples sont ouvertes et les fidèles, peuvent de l’extérieur, assister au rituel. Les cérémonies se font en musique, rythmées par le son des sistres (2). La reine Cléopâtre VII fut la seule représentante de sa dynastie à prendre au sérieux le culte d’Isis.

Isis hors d’Afrique

Toujours sous le règne des Ptolémées, Isis devient également sur le pourtour de la Méditerranée la protectrice des marins, en souvenir de son voyage sur le Nil. Chaque année les marins se réunissaient le 5 mars pour la procession Navigium Isidis. Cette tradition se poursuit encore aujourd’hui dans les villes portuaires sous sa forme mariale, notamment lors de la fête de l’Assomption.

A l’instar de Jésus Christ, qui eu des adorateurs particulièrement barbares, tels que Francisco Franco ou Augusto Pinochet pour ne citer que les plus récents, la bonne réputation d’Isis fut entachée par quelques fidèles peu recommandables. Hors de la terre africaine, le message d’amour d’Isis ne fut pas forcément bien compris par tous ses adorateurs, si l’on en juge par les exploits sanguinaires de deux d’entre eux, les empereurs romains Caligula (12-41) qui préféra ensuite se proclamer dieu (3), et Caracala (188-217), qui lui fit bâtir un temple au Champ de Mars en plein cœur de Rome. Acte de piété qui ne l’empêcha nullement de faire exécuter plus de 20 000 personnes au cours de ses 6 années de règne. Trace de cette dérive romaine dans la littérature populaire, les prêtres d’Isis sont systématiquement représentés sous les traits de manipulateurs fourbes et cruels (cf. le personnage d’Arbacès dans les différentes versions des Derniers jours de Pompéï). Jean-Baptiste Lully composa néanmoins en 1677 un opéra à la gloire de la déesse africaine, tout simplement intitulé Isis (4). En 1910, le cinéaste français Gaston Velle réalise Isis avec Léontine Massart dans le rôle de la déesse. Trois ans plus tard, l’italien Nino Oxilia lui emboîte le pas en réalisant Il velo di Iside (Le voile d’Isis) interprété par Maria Jacobini. Depuis cette date aucun autre péplum n’a été consacré à la mythologie égyptienne.

En Égypte, la religion pharaonique survivra jusqu’au VI° siècle de l’ère chrétienne. En 551 l’empereur de Byzance Justinien ordonne la fermeture du temple de Philae. Incendie, pillages et persécutions s’ensuivront, avant-goût des guerres barbares déclenchées par les grandes religions monothéistes. Les villes françaises de Paris et d’Izieux doivent leur nom au culte d’Isis qui était célébrés en leurs temples. La Tamise doit également son nom à la déesse africaine. Le culte d’Isis va ainsi perdurer en Europe jusqu’au XI° siècle à travers le culte marial, ainsi qu’en témoignent, de l’Auvergne à la Pologne la présence de nombreuses vierges noires dans les églises romanes, de nombreux sanctuaires chrétiens étant bâtis sur des temples consacrés à la déesse Africaine. En célébrant le culte de la vierge noire de Czestokowa, le pape Jean Paul II rendait ainsi à son corps défendant un bel hommage à l’antique religion africaine.

Christophe Champclaux

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(1) Bibliothèque historique, Diodore de Sicile, traduction Ferdinand Hoefer, Adolphe Delahays, Paris (1851)

consultable à l’URL suivante : http://www.mediterranees.net/geographie/diodore/livre3.html

Nouvelle édition avec texte établi et traduit par B. Bommelaer, Belles Lettres, juin 1989

(2) Du grec Seistron, l’objet que l’on secoue, le sistre est un baguette de bronze ou de cuivre incurvée en U, autour de laquelle on enfile de petits anneaux de métal tintant comme des clochettes.

(3) Dans une scène hilarante du film de Delmer Daves, Les Gladiateurs, Messaline (Susan Hayward) échappe de peu à la colère meurtrière de Caligula (Jay Robinson, génial !) en assénant à l’empereur psychopathe la réplique-culte : « Mais tu es un dieu. Isis elle-même me l’a révélé dans son temple ».

(4) L’œuvre est monumentale, sa recréation par Hugo Reyne (Universal Classics) tient sur 3 CD. Le livret se termine ainsi :

Junon et Jupiter

Dieux, recevez Isis au rang des immortels !

Au rang des immortels.

Peuples voisins du Nil, dressez lui des Autels.

(Les divinités du Ciel descendent pour recevoir Isis ; Les peuples d’Egypte lui dressent un Autel et la reconnaissent pour la Divinité qui les doit protéger.)

Divinités qui descendent du Ciel dans la gloire :

Peuples d’Egypte chantants,

quatre égyptiens chantants, peuples d’Egypte dansants.

Venez, venez, Divinité nouvelle,

Isis, Isis, Tournez sur nous vos yeux

Voyez l’ardeur de notre zèle.

La céleste Cour vous appelle

Tout vous révère dans ces lieux

Isis, Isis est immortelle

Isis va briller dans ces lieux.

Isis jouit avec les Dieux

D’une gloire éternelle.

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Sources :

La Dame du Nil, Paul-Jean Franceschini, Laurent Bricault, Larousse, 2008

Wikipedia : http://fr.wikipedia.org/wiki/Isis

Hercule encyclopédie, Michel Eloy, in Monster Bis Hercule, éditions Norbert Moutier.

Michel Eloy a repris quelques extraits de ce texte sur son site peplums.info à l’url suivante : http://www.peplums.info/pep06b.htm#note8

Chronologie du film historique à l’antique, Henri Dumont, in Le péplum : l’Antiquité au cinéma, sous la direction de Claude Aziza, éditions Cinémaction/Corlet/Télérama, 1998


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