Ses neuf long-métrages, réalisés entre 1966 et 2003, ont modifié à jamais la représentation cinématographique de l’Afrique et des Africains. Avant lui, les images provenant du continent étaient l’œuvre de cinéastes étrangers plus ou moins bien intentionnés. De la chronique villageoise à la fresque historique, de la comédie de mœurs au film de guerre décalé, Sembène Ousmane a exploré un certain nombre de territoires de fiction aujourd’hui fréquentés avec bonheur par les cinéastes africains.
Lorsqu’il s’éteint le 10 juin 2007 à l’âge de 84 ans, Sembène Ousmane est depuis longtemps rentré dans la légende. Avant lui, seuls René Vautier, Chris Marker, Alain Resnais et Jean Rouch, dans le registre documentaire, avaient tenté de proposer dans les années 1950, une alternative aux images sous contrôle produites par l’Europe ou par Hollywood. Sembène sera le premier Africain à filmer l’Afrique, à rendre leur image aux Africains. Autodidacte, Sembène Ousmane s’est d’abord imposé comme écrivain, puis comme cinéaste. Pour cet enfant du peuple, le pari n’était pas gagné d’avance.
Ousmane Sembène est né le 1er janvier 1923 à Ziguinchor, capitale régionale de la Basse Casamance. A 80 km de la côte, la ville est bâtie sur le bord du fleuve Casamance. Le père Mousse Sembène, Wolof originaire de Dakar, s’est établi à Ziguinchor pour y exercer son métier de pêcheur. D’origine modeste, Mousse tient à ce que son fils reçoive une éducation qui lui permette d’échapper à sa condition. L’enfant est d’abord confié à un oncle instituteur. Il va ensuite suivre les cours de l’école coranique, ainsi que ceux de l’école française. De cette façon, l’enfant saura lire et écrire l’Arabe et le Français. « Le pain arrivait dans des journaux français. Chaque fois que mon père déballait une baguette, il me demandait de lui faire la lecture. (*) » Dès l’adolescence, le futur militant panafricain comprend l’inanité du système colonial. En 1937, à l’âge de 13 ans, il quitte l’école française après avoir giflé le directeur. Fini les études, Ousmane doit travailler. D’abord pêcheur au côté de son père. Mais même sur les eaux tranquilles du fleuve Casamance, il ne se sent pas le pied marin. En 1938, Ousmane part pour Dakar où il devient mécanicien, maçon, puis militaire, dans un régiment de tirailleurs sénégalais. On l’envoie au Tchad, au Niger puis en Allemagne.
Cette expérience lui fait découvrir l’envers de la colonisation. « A l’armée, nous vîmes la nudité de ceux que nous considérions comme nos maîtres, nous les vîmes en larmes, certains étaient lâches ou ignorants. Lorsqu’un soldat blanc me demanda de lui écrire une lettre, ce fut une révélation. Je croyais que tous les Européens savaient écrire. La guerre démythifia le colonisateur (*). » Démobilisé, Sembène participe en 1947 à la grande grève qui paralyse la ligne de chemin de fer Dakar-Niger. De retour en France il travaille dans une usine Citroën de la région parisienne, puis part pour Marseille où il travaille comme docker sur le port. Pendant ses heures de liberté, l’autodidacte ne cesse de lire, d’aller aux concerts, de fréquenter les salles de cinéma. Ses convictions politiques le font adhérer en 1950 au parti communiste français. "Les grèves à Dakar m’ont créé un vécu qui m’a nourri, mais c’est dans les années cinquante, à Marseille, au sein du Parti communiste, que j’ai découvert la littérature, le théâtre, les ciné-clubs" (**). En tant que militant de la CGT, il participe au blocage des chargements militaires à destination de l’Indochine en guerre. Premier contact avec le cinéma, il tourne dans le film de Paul Carpita, Le Rendez-vous des quais, fiction chaleureuse construite autour de la grève des dockers de Marseille. Incidemment, ce film sera interdit par le gouvernement français dès le lendemain de sa première projection publique, et ne sera retrouvé qu’en 1988 aux archives de Bois d’Arcy. Les scènes dans lesquelles Sembène apparait seront coupées au montage , mais le virus est pris. Devenu responsable syndical, Sembène veut faire partager au plus grand nombre son expérience de militant. Il écrit son premier roman, Le Docker noir, publié en 1956 par Présence Africaine. « Je dédie ce livre à ma mère, bien qu’elle ne sache pas lire. … Penser qu’elle y promènera les doigts suffit à mon bonheur. » Il signe le livre en inversant son nom et son prénom. « Je réécrirai mon nom à l’endroit le jour où les rues de Dakar ne porteront plus de noms français ».
Le Docker noir raconte le racisme et les mauvais traitements vécus par Diaw, un docker africain. Le livre précise que les émigrés arabes et espagnols vivent des vexations similaires, pointant le fait que la source de l’oppression est d’abord économique. Diaw écrit un livre dont le manuscrit est volé par une femme blanche . Elle publie le livre sous son nom. Diaw la retrouve et la tue accidentellement. Comme L’Etranger de Camus, il est jugé et exécuté. Le succès du livre permet à Sembene de continuer à écrire. En 1957, le second roman de l’écrivain, Ô Pays, mon beau peuple, raconte l’histoire de Oumar, un fermier ambitieux décidé à moderniser l’agriculture de son pays. Le pouvoir colonial lui barre la route. Marié à une femme blanche, Oumar est également rejeté par les gens de sa propre communauté. Il finira assassiné. Succès international, ce second livre permet à Sembène de recevoir des invitations dans le monde entier. Les pays communistes lui portent naturellement une attention toute particulière, la Chine, Cuba, l’Union Soviétique. En 1960, il publie Les Petits bouts de bois de Dieu, encore aujourd’hui considéré comme l’un des chefs-d’œuvre de la littérature africaine. Sembene y raconte dans son style réaliste la grande grève des cheminots sénégalais de 1947. Le récit se déroule parallèlement à Dakar, Thies et Bamako. Centré sur la personnalité du délégué syndical Ibrahima Bakayoko, le récit multiplie les points de vue en présentant une cinquantaine de personnages. Le véritable héros de l’histoire n’est donc pas un protagoniste représentatif, mais bien l’ensemble de la communauté des travailleurs africains en lutte pour le respect de leur dignité. Le livre devient la coqueluche de la critique littéraire internationale qui le présente comme l’équivalant africain du Germinal de Zola. Mais Sembène a conscience que la littérature ne peut s’adresser qu’à une minorité cultivée. S’il veut s’adresser au plus grand nombre, il va devoir passer par un autre médium : le cinéma.
Sembène souhaite rentrer à l’IDHEC, mais l’accès lui est refusé. En 1961, après avoir tenté en vain de se faire une place en France, Sembène, sur la recommandation de l’historien du cinéma George Sadoul, est admis à suivre pour une année une formation au VGIK de Moscou, puis au Studio Gorki de Moscou. L’un de ses professeurs n’est autre que Mark Donskoï dont il admire depuis des années les films La Mère, et L’Enfance de Gorki. Dès l’année suivante, Sembène retourne dans son pays pour y réaliser son premier court-métrage Borom Sarret (Le Bonhomme charrette). Sa caméra accompagne la journée d’une modeste charretier traversant les différents quartiers de Dakar, prétexte à un regard ironique sur l’écart des conditions sociales dans la capitale sénégalaise. Le jeune cinéaste enchaîne avec un documentaire (L’Empire Sonhrai, 1963) puis avec un second court-métrage de fiction, Niaye (1964). La jeune fille d’un griot, enceintée par le chef du village, met la communauté en ébullition. Renforcé par cette expérience, Sembène se sent prêt à effectuer le grand saut : réaliser le premier long-métrage de l’histoire du cinéma africain : La Noire de … (1966). Le film est produit par André Zwoboda, un ancien collaborateur de Jean Renoir. Le scénario, signé par Sembène, est adapté d’une de ses nouvelles parues dans le recueil Voltaïque publié en 1962 par Présence Africaine. Une petite histoire sert à nous révéler la grande. Diouana est la servante d’un couple de Français racistes. Lorsque ces derniers quittent le Sénégal pour s’installer à Antibes, ils emmènent leur domestique avec eux. L’isolement culturel puis la violence psychologique que subit la jeune Africaine dans sa nouvelle vie la conduira au désespoir. 65 minutes, une photographie granuleuse en noir et blanc agrémentée d’une séquence en couleurs, peu de moyens financiers compensés par la formidable maîtrise narrative d’un cinéaste épaulé par une équipe de comédiens formidables, tel est le bilan de cet œuvre réussie, placée sous l’influence esthétique de la nouvelle vague française. Mbissine Thérèse Diop, l’interprète de Diouana, est doublée pour la voix par l’actrice haïtienne Toto Bissainthe. La Noire de ... fait l’effet d’une bombe. Sélectionné par les plus grands festivals internationaux, il remporte en France – juste revanche – le prestigieux Prix Jean Vigo. Ayant réglé son compte au mépris engendré par le néocolonialisme et l’esclavagisme moderne, Sembène braque désormais sa caméra sur les travers de la nouvelle société sénégalaise urbaine. En 1968 il réalise en couleurs son deuxième long métrage, Le Mandat, adapté de son roman paru en 1965. Ibrahim (Makhouredia Gueye) est un brave père de famille, un peu fainéant et réactionnaire, mais honnête et digne, vivant paisiblement avec ses enfants et ses deux épouses dans un faubourg de Dakar. Un jour, le facteur annonce à ses épouses que le neveu d’Ibrahim, éboueur à Paris, vient d’envoyer une mandat de 250 nouveaux francs. Cette soudaine fortune, dont Ibrahim n’est que le dépositaire, déchaîne autour de lui un véritable enfer de bassesse, de rapacité et de corruption. Adoptant l’ironie grinçante des comédies italiennes, Sembène nous raconte avec humour une histoire pas forcément drôle, épinglant la faiblesse de l’être humain face au pouvoir de l’argent.
Louise Atangana
(**) Propos recueillis par Michèle Levieux, L’Humanité, 15 mai 2004.
Retour au haut de la page | Contact | Images et textes © 2007 Les Jardins d'Isis, tous droits réservés