Depuis le premier film de Tarzan violemment raciste de 1918 jusqu’au "Greystoke" victime de l’ordre colonial interprété par Christophe Lambert, en passant par le Tarzan des années 1960 incarné par Ron Ely, le personnage fascinant créé en 1914 par Edgar Rice Burroughs n’a cessé d’évoluer tout au long du XX° pour constituer un passionnant catalogue des regards d’admiration, de jalousie et de haine que l’idéologie coloniale a porté sur l’Afrique et ses habitants.
Tarzan est assimilé depuis les premiers films à un surhomme blanc imposant la loi coloniale à des populations immatures. Cette image n’est pourtant pas celle définie par Edgar Rice Burroughs dans ses romans. Lorsqu’il rédige le premier roman de la série, Tarzan of the Apes , les empires coloniaux britanniques et français sont à leur apogée. Le récit de Burroughs, paru pour la première fois dans le numéro d’octobre 1912 du magazine All-Story, est pourtant loin de faire l’apologie du "rôle positif de la colonisation". On trouve ainsi dès le premier chapitre un paragraphe dénué d’ambiguité sur le sujet. Lord Greystoke, le père du futur Tarzan, se rend en Afrique pour enquêter sur les faits suivants :
"Les indigènes de la colonie britannique se plaignaient que de nombreux de leurs jeunes hommes étaient attirés par des promesses étincelantes, mais que peu d’entre eux, sinon aucun revoyaient un jour leurs familles (...) ils étaient retenus en esclavage virtuel, car une fois que les termes de leur engagement avaient expiré, l’ignorance dans laquelle les maintenaient leurs officiers blancs les portaient à croire qu’ils devaient encore servir durant de nombreuses années."
Au chapitre IX, un autre paragraphe abonde dans le même sens : "Ils fuyaient devant les soldats de l’homme blanc qui les harcelaient pour l’ivoire et le caoutchouc qu’ils avaient tenté un jour de reprendre à leurs conquérants en massacrant un officier blanc et ses soldats noirs. Ils se réjouirent de leur victoire jusqu’au jour où un solide corps de troupe s’abattit en pleine nuit sur leur village pour venger la mort de leurs camarades. Cette nuit, les soldats noirs de l’homme blanc se livrèrent à un massacre, et seule une petite troupe de rescapés de ce qui fut autrefois une puissante tribu parvint à se fondre dans la jungle épaisse, vers l’inconnu et la liberté". Promesses mensongères, travail forcé, pillages et massacres, autant de caractéristiques de l’oppression coloniale contredisant le discours officiel de la littérature bien-pensante : santé, éducation, construction d’infrastructures. Cependant, Burroughs n’est pas Albert Londres. Son but est de produire de la littérature de divertissement et non de faire œuvre militante. Il évite simplement de se mêler à la meute des écrivains et savants coloniaux (1). Le thème qui travaille le roman de Burroughs, c’est celui du vieux conflit entre nature et culture, entre l’inné et l’acquis. L’apprentissage solitaire de la lecture par Tarzan, totalement fantaisiste sur le plan scientifique, constitue sans aucun doute le passage le plus fascinant du livre. Avec l’aide de livres pour enfant et de dictionnaires l’homme singe apprend une langue écrite, l’anglais, sans en connaître la prononciation.
Ancien élève militaire ayant servi dans le célèbre 7 ° régiment de cavalerie des États-Unis (2), Burroughs n’est pas un intellectuel au sens traditionnel du terme. Il n’a jamais livré la source de son inspiration, ne s’est jamais exprimé sur son parcours créatif. La filiation littéraire est cependant limpide. Admettons que Kipling et son Livre de la Jungle n’aient pas joué de rôle déterminant dans la création de Tarzan, on ne peut cependant éviter la référence à Romulus et Rémus élevés par une louve. La source gréco-latine est explicitement révélée au chapitre XIII :
" Sa silhouette altière et parfaite, musclée à la manière des anciens gladiateurs de Rome, présentant toutes les lignes galbées d’un dieu grec, offrait au premier regard la merveilleuse combinaison d’une force fantastique, souple autant que rapide." La rencontre entre Tarzan et plusieurs guerriers africains s’avère particulièrement violente, et se solde par plusieurs cadavres. L’homme singe est d’ailleurs tenté de dévorer sa première victime, Kulonga, le fils du chef : "L’éthique de la jungle permet de manger la viande de la proie que l’on vient de tuer". Il ne s’arrête qu’à la dernière seconde, une force mystérieuse s’opposant à sa pulsion anthropophage (chapitre IX). Précision : Tarzan of the Apes, riche en détails sanglants n’est pas un roman pour enfants. Lorsque le héros se retrouve confronté pour la première fois à l’homme blanc, c’est pour assister à un meurtre de sang froid (chapitre XIII) : "La conduite des étrangers blancs lui causa une intense perturbation. Il fronça ses sourcils en signe de profonde réflexion. Il se félicita de n’avoir pas suivi son impulsion première qui le poussait à se précipiter et à reconnaître ses hommes blancs comme ses frères. Ils n’étaient de toute évidence guère différents des hommes noirs, pas plus civilisés que les singes, pas moins cruels que la lionne Sabor". Le roman de Burroughs est loin de prêcher l’amour entre les peuples, chaque individu étant renvoyé au miroir de sa propre violence. Après avoir, du haut de son arbre, assisté à un nouveau réglement de comptes entre blancs, Tarzan-Burroughs porte un jugement sans appel (chapitre XVII) : "Les hommes étaient plus fous et plus cruels que les animaux de la jungle ! Quelle chance il avait de vivre dans la paix et la sécurité de la grande forêt". Nous sommes loin de la fascination bienveillante que déploie Henry Rider Haggard dans son chef-d’œuvre Les Mines du roi Salomon. Face à son héros blanc Allan Quatermain, Haggard campe un héros tout aussi fascinant, le sage Umbopa. De son côté, Burroughs n’accorde à aucun des ses personnages africains l’intelligence et la dignité d’Umbopa. Haggard a longtemps vécu en Afrique, Burroughs n’y a jamais mis les pieds. Pour lui, l’Afrique, une Afrique de fantaisie on l’aura compris, n’est qu’un gigantesque terrain de jeux servant à éprouver l’intelligence, la force et l’endurance du héros blanc dans sa quête intuitive des origines de l’espèce humaine. Mais malgré cela, on ne trouve nulle trace dans Tarzan of the Apes de ce mépris affiché pour l’Afrique et ses habitants que vont développer pendant plusieurs décennies les films adaptant les aventures de l’homme singe.
Christophe Champclaux
(1) Rappelons que les savants ont laissés dans la conscience collective bien plus de traces négatives que les écrivains. Il suffit de constater le succès que remporte encore aujourd’hui le mythe colonial des pharaons blancs.
(2) C’est à la tête de ce régiment que le 26 juin 1876 le général George Armstrong Custer fut vaincu et tué à la bataille de Little Bighorn par une coalition de guerriers Sioux, Cheyenne et Arapahos dirigée par Sitting Bull et Crazy Horse. C’est ce même régiment qui se rendit coupable, le 29 décembre 1890, du massacre de Wounded Knee, où périrent plus de 300 hommes, femmes et enfants du peuple Sioux Lakotas. C’est dans la compagnie B du régiment, stationné à Fort Grant, Arizona, que servit de mai 1896 jusqu’en mars 1897 le cavalier Edgar Rice Burroughs.
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